Detours 11

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Chapître 11
Les grands parents de Nolla ne semblaient pas apprécier les châtelains propriétaires des lieux, en fait, Madame Chemin comme elle se faisait appeler , alors que son nom complet était Madame de Richer-Chemin-Atma.
Son époux était décédé depuis plus de dix ans et c’était lui que les paysans du lieu détestaient encore.
Madame Chemin elle, n’avait que douceur et tendresse à l’égard de quiconque mais elle se protégeait des regards haineux en restant le plus souvent enfermée chez elle, n’ouvrant la bouche qu’en de très rares circonstances ou lorsque cela lui était indispensable.
Je pénétrais souvent l'allée du parc n'osant pas, la plupart du temps, m'aventurer jusqu'au château, me contentant d'emprunter quelques minutes la balançeoire dont les cordes étaient accrochées aux plus hautes branches des chênes, regardant le ciel à travers le feuillage et rêvant à tout ce que j'aurai à découvrir encore.
Puis un après-midi, j'allais jusqu'aux marches de pierre de la maison. Le grand escalier central qu'aucune fleur ne décorait semblait sinistre tant par sa teinte grise que par l'usure de la pierre, éclatée, fendue par endroit, certains éclats demeurant au bas de l'escalier comme en attente d'un bienveillant réparateur.
Le grand hall donnait une toute autre ambiance dès le premier pas franchi. Son carrelage de faience aux formes géométriques inspirait le respect et l'abondance tant par ses couleurs allant du rouge basque à l'écru que relevaient ça et là des rectangles couleur or. Deux immenses portes blanches en bois scultpé se faisaient face de chaque côté de l'entrée.
J'apperçus par le batant ouvert de la porte de droite les jambes croisées de Madame Chemin confortablement installée dans un grand fauteuil Louis XV. Elle faisait de la tapisserie. Je retournais souvent, par la suite, rencontrer Madame Chemin et chaque fois la retrouvais à la même place, occupée par la même activité.
Ce jour-là cependant allait être le premier d'une longue série d'interrogations que, sans Madame Chemin, je n'aurais jamais eues.
J'avançais doucement sur le plancher grinçant, appréciant chacun des sons émis par le bois qui semblait me souhaiter la bienvenue. Sans lever la tête de son ouvrage, Madame Chemin m'adressait un petit sourire en coin. Je ne la dérangeais pas, ne l'interrompais pas, comme si j'avais su d'instinct ce que j'avais à faire et à ne pas faire. Délicatement j'ouvrais le piano demi-queue et appuyais sur quelques touches puis je m'asseyais sur le tabouret , regardant tout autour de moi, le sobre décor de la pièce, le moulures du plafond, le lustre de cristal, l'immense bureau en marquetterie et vers l'extérieur, la clarté du jour et le vert des premiers arbres du parc.
Madame Chemin tenait une tapisserie de forme ovale dont la trame était un morceau de drap de lin de qualité. De sa boîte de couture en osier dépassaient quelques rubans de satin doré et de multiples échevaux de fils rouge dont chacun semblait d'une teinte distincte. Il y avait du rouge sang, du rouge tomate, du pourpre, du rouge coquelicot, du rouge corail, de l'amarante, du rouge bismark, du bordeaux, du rouge carmin .
Pourtant le fil qu'elle faisait aller de part et d'autre de la toile était couleur de nacre. Je m'approchais pour voir l'ouvrage de plus près. Je ne fus pas surprise d'y découvrir de beaux coquelicots dont les tiges entre-mêlées telles des lianes vivantes, semblaient empêcher la chute de deux chiffres d'une teinte claire et nacrée.
Je distinguais le sept et le neuf.
Pour la première fois j'entendis la voix douce de Madame Chemin : " sais-tu dans quel département nous sommes ?" me demanda t'elle.
Oui, les Deux-sèvres répondis-je !
Puis elle continua sa tapisserie sans plus rien dire.
Je m'approchais du bureau que protégeait un grand sous-mains de cuir vert bordé d'or. En son centre une couronne d'or était gravée.
"c'est un bureau de roi ?" lui demandeais-je effrontément
- "non bien au contraire et la couronne ne parle pas toujours des rois tels que tu les imagines. Il y a toutes sortes de rois mais tu as encore toute la vie pour le découvrir. Par contre tout à l'heure tu citais les "deux-sèvres", notre département, et bien sache que la révolution française est née ici, que c'est ici qu'une poignée d'hommes a changé le destin de la france, car ils avaient en commun une détermination aussi grande qu'était leur désespoir et c'est là qu'ils ont décidé de partir vers la vendée pour rejoindre leurs cousins, leurs frères de coeur et de misère......"
Elle semblait émue en me racontant cela, comme si elle avait vécu elle-même cette époque.
Je voulus m'approcher du fauteuil pour mieux voir, par dessus le dossier le dessin de la tapisserie. Le "79" se distinguait maintenant très nettement et il semblait emmettre une douce lumière nacrée. Sans doute était-ce un fil de soie ou de satin pour qu'il brillât autant.
Me sentant derrière elle attentive à ce nombre elle reprit :
"En cabale, LE CHIFFRE 7 c'est l'addition des deux chiffres qui composent le 79 , c'est LA MORT liée à LA TERRE, mais c'est aussi le 79 pour se refaire UN CŒUR . Plus tard tu comprendras le chiffre 9 car il exprime aussi la génération ou re-génération en incubation, en germe. Plus tard, plus tard " Mais nous sommes ici pour mourir ! " ajouta t'elle et "ça tu vas l'apprendre bientôt"
Je ne comprenais pas pourquoi elle me parlait de mort, de terre, de coeur, ni pourquoi elle le faisait avec autant de véhémence alors qu'elle semblait si douce et si soumise toute à sa tapisserie.
Je quittais le "château" comme j'y étais entrée, prenant soin de marcher lentement et d'apprécier encore les craquements musicaux des lames du plancher. J'avais refermé le piano après en avoir seulement effleuré les touches. Madame Chemin m'avait à nouveau adressé un sourire en coin. Elle savait que je reviendrais et au fond de moi, je le savais aussi.
Pourtant, notre déménagement approchait à grands pas, même si je faisais en sorte de l'oublier le plus souvent.
Elle m'avait parlé de mort et c'était bien cela qui m'inquiétait, la mort de cette vie présente, la mort de quelque chose de si fort, si important pour moi, mon amitié avec Nolla, comment cette amitié allait-elle pouvoir survivre si nous ne pouvions plus nous voir ?
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