Je m'en veux,

de ne pas être à la mesure de ce qu'on peut attendre de moi, de ne pas savoir où et quand dire non, d'avoir dit non alors que j'aurai du faire un effort sans doute.

Je ne sais plus où j'en suis dans aucun domaine. Mon amie Pascale voulait que je l'accompagne ce soir à la fête du vin à Bordeaux, mais à part le plaisir de passer du temps avec elle, j'ai retenu le déplaisir de retourner dans la ville où je passe tout mon temps pour cause de travail, le déplaisir de quitter ma petite maison ensoleillée, mes enfants aussi quoi que leur égoïsme et mon omniprésence depuis quatre jours les aient volontiers fait apprécier le fait que je parte enfin de là.

Aujourd'hui j'ai fait de la récup. J'ai crée deux tableaux , repeint deux cadres et je vais les installer dans ma chambre.

Je me suis trouvée bien pathétique devant ce grand tableau, cette lithographie qui longtemps a trôné dans mon couloir sous le seul prétexte qu'elle avait été choisi par ma mère. J'ai retourné l'affiche, un Renoir, pour coller en son envers de vulgaires feuilles de papiers ornées de quatre portraits façon pop art, quatre feuilles imprimées posées en quinconces et représentant dans le style Andy Warrol mon visage et celui de l'homme que j'aime.

Mais l'homme que j'aime n'est peut être pas la définition qui convienne le mieux. Il s'agit en fait de l'homme que j'ai cru aimer, que j'ai aimé c'est certain mais qu'aujourd'hui je sens insuffisamment proche pour prétendre ressentir des sentiments. Loin des yeux , loin du coeur . J'ai peur que ce soit vrai. Alors j'ai regardé son beau visage que j'ai apposé à côté du mien sur le fond du tableau et j'ai essayé de ne pas avoir d'émotions . J'ai finalement très peu pleuré. Pourquoi devrais je me plaindre de ses silences, du fait qu'il s'éloigne de plus en plus alors qu'il a des soucis de son côté et que nous ne partageons pas, non plus, les mêmes soucis ? Devrais je me plaindre de tout ce temps déjà passé où rien ou si peu c'est passé entre nous, où nous n'avons pas même partagé un repas, où aucun projet n'a été ne serait ce qu'évoqué, où rien n'est apparu de son côté qui ai pu ressembler à un désir de partager quoi que ce soit avec moi.

Il se contente de venir m'embrasser, d'un minimum de conversation et de gestes tendres. Il n'est peut être plus qu'un ami, bienveillant mais très occupé par ailleurs qui m'assure cependant, par la régularité de ses visites, qu'il ne m'oublie pas, qu'il pense à moi, comme on le fait à une vieille personne qu'on sait seule et en attente de nos visites.

Alors je m'imagine car je n'ai plus que cela, l'imagination,  qu'il tient à moi, que je n'ai pas plus besoin de lui que ce que la vie m'en apporte, que j'ai tout ce dont j'ai besoin réellement, que je devrais m'estimer heureuse car ce pourrait être ça aussi si je le voulais bien.

Je ne devrais pas non plus me sentir peinée du désintérêt de mes enfants à mon égard, à l'égard de toutes les tâches qu'ils pourraient m'aider à accomplir alors qu'ils me voient fatiguée ou en peine. Leurs soucis sont tellement plus importants que les miens, eux qui font des erreurs, en sont conscients et en subissent les conséquences, eux qui ont tant de mal à faire les efforts que mériteraient ou au minimum nécessiteraient leurs voeux et désirs. Ils ne savent que constater ce qui ne va pas ou pas assez vite mais n'ont pas encore le recul suffisant pour voir ce qui a été accompli. Alors je n'ai qu'à me taire au lieu de parler d'effort et de patience. Ils ne m'entendent pas.

Je ne sais plus pourquoi, pour qui je dois rester ici.

Ma santé se dégrade mais je ne sais pas encore si je devrais m'inquiéter ou pas, si ce sont les prémices de quelque chose de sérieux ou de petits désagréments passagers et normaux. Au fond, pour l'instant, je me demande surtout ce qui pourrait me donner envie de vivre.

Demain je reprends le travail après quatre jours d'absence, deux de week end et deux d'arrêt de travail. Je vais y aller sans grand enthousiasme quand je vois le montant de mon salaire au bout de vingt ans, salaire qui ne me permet plus tout à fait de vivre normalement comme c'avait été le cas jusqu'à maintenant. L'angoisse est maintenant permanente et aucun espoir d'amélioration ne permet de l'atténuer.

Passer mes journées entières là bas, parce que mes horaires sont en coupure et que je n'ai pas les moyens de faire quatre voyages, parce qu'il le faut bien, passer le temps qui me reste à attendre seulement que le temps passe, c'est toute ma vie aujourd'hui.

A la fin de la semaine je partirai vers un week end qui se voudra festif, pour le mariage de la mère d'une amie, pour un jour de fête où je serai seule, encore, au milieu de couples et pour fêter un nouveau couple.

Sans doute n'ai je pas mérité plus que ce que j'ai et sans doute est ce déjà beaucoup, mais qui mérite de vivre seul ?

Alors seule dans ma tête, dans mon coeur, j'ai essayé au moins de rendre le cadre agréable, de mettre quelques fleurs dans le jardin, d'arranger un peu, de ranger beaucoup, peut etre que par l'environnement que j'aurai su créer mes proches ou ceux que j'aime recevront indirectement cet amour que je ne sais plus ni exprimer, ni offrir.

Comment peut on donner quoi que ce soit quand on se sent si vide, incomplet, inutile ?

Peut être quelque chose va t'il germer de ce temps sans amour, sans envie, sans bruit, sans vie, sans élan. Le silence saura t'il être le père d'une douce symphonie dont la création a déjà commencé au royaume des anges ?

Je vais imaginer que oui, imaginer qu'un jour tout ira bien, que je ne serai plus seule ou mieux que la solitude ne me pèsera plus, que les blessures seront moins nombreuses et moins profondes, que mes enfants seront heureux et que, là où je serai, certains seront contents de m'y voir.