Détours ..............10

Chapître 10.
Le temps ne me paraissait jamais trop long et j’ignorais l’ennui. Nolla trouvait toujours de nouvelles activités, de nouveaux voyages, de nouvelles découvertes. Les surprises étaient ce qu’elle affectionnait le plus surtout lorsque c’était elle qui les décidait.
Nous n’allions pas souvent au delà des premiers champs qui entouraient le hameau. La seule exception qui nous valait l’autorisation des parents était lorsque nous décidions de rendre visite aux grands parents maternels de Nolla qui demeuraient à quatre kilomètres de là, à la métairie.
J’ignorais alors le sens de tant de mots que rien ne m’étonnait ni ne me posait question. Il me suffisait de savoir qu’ils étaient métayers à la métairie et tout me semblait aller de soi.
Nous devions aller à bicyclette pour profiter du temps et surtout être à l’heure pour le retour car Nolla était sans cesse en charge d’une activité domestique en fin d’après midi. J’avais décidé que mon petit vélo n’était plus adapté à ma vie alors que le vélo noir, bien qu'il eut déjà failli me coûter la vie, me paraissait plus approprié à ce « long » périple, du fait de ces grandes roues et surtout parce qu’il était le seul qui me permit de suivre Nolla sans qu’elle me laissât trop en arrière. C’est que ces dix huit mois de plus que moi lui conféraient et une taille plus importante et le droit désormais d’utiliser un vélo de femme, celui de sa mère.
Le seul inconvénient était l’absence totale de freins mais quel besoin de frein quand les côtes succèdent aux pentes et que l’on sait où l’on doit stopper ? Il suffisait d’anticiper et au besoin de freiner avec les pieds.
Après la pente venait une côte ardue mais assez brève que la vitesse acquise et l’enthousiasme nous permettaient de gravir promptement et sans aucune souffrance. Ensuite la route redevenait pratiquement plate jusqu’au premier virage où un groupe de chênes semblaient s’être donné rendez vous. En réalité, ils cachaient aux yeux de qui, ignorant l’endroit, serait passé trop vite, un immense portail de fer forgé, celui du "château".
Il nous fallait attendre le deuxième et dernier virage pour que la route décline un peu et nous amène jusqu'au chemin pavé de la métairie dont la cour me paraissait si immense et prometteuse d'aventures que je m'étonnais chaque fois que cet endroit ne fut occupé que par le seul couple des grands parents de Nolla.
Le hangar abritait plusieurs engins de taille diverses. La moissonneuse-batteuse, neuve et d'un joli vert m'impressionnait par sa taille et la complexité de son appareillage. Un tracteur de belle taille, crême et orange, tenait fièrement son flanc gauche et deux grandes remorques finissaient de remplir l'espace central du hangar. Sur la partie gauche, un très très vieux tracteur finissait de rouiller et posés contre le murs se trouvaient encore d'antiques outils tels une treille, un semoir, un immense rateau tout en bois et divers objets utiles au travail des champs.
Je cherchais du regard le vieux tracteur rouge que dissimulait la moissonneuse. J'aimais beaucoup cet engin que le grand-père de Nolla avait accepté de me faire piloter une fois. Accrochée à l'immense volant et appuyée de tout mon poids sur la pédale, j'avais eu le plaisir de sentir s'ébrouer les chevaux mécaniques et après deux sursauts, d'emmener mon équipage à la conquète des mètres de terre battue, sur ma droite le grand-père manipulant levier de vitesse et sur ma gauche Nolla, pouffant de rire devant mes hésitations et ma maladresse.
J'adorais alors l'odeur de cet endroit, à la fois légère et dispersée où se mélaient celles du camboui, du gasoil, de la paille séchée, de la poussière, des polens et des animaux de la ferme. Le tas de fumier, posé à même le sol qu'on avait entaillé d'une rigole, suintait un purin des plus odorants mais que l'espace ici rendait supportable. L'intérieur du logement était quant à lui d'une propreté irréprochable. Les murs peints vert-anis, joliment décorés de tapisseries que la grand-mère avait faites, la table en merisier sur laquelle trônait une soupière en porcelaine délicatement posée sur un napperon blanc fait au crochet, le sol en larges dalles de pierre grises, le vaissellier ciré décoré d'un joli bouquet de fleurs des champs et de petites figurines en porcelaine blanche, tout concourait sinon au bien-être, du moins à l'équilibre si ce n'était cette sensation de fragilité comme celui d'un décor qu'on aurait planté là pour se convaincre du bonheur qu'on devine éphémère.
Je l'ignorais alors, tout cet espace, toute cette liberté, toute cette richesse tant en mobilier, immobilier, matériel et bétail, rien n'appartenaient aux grands-parents de Nolla puisqu'ils n'étaient que métayers, employés par les chatelains propriétaires des lieux et qu'en échange d' un salaire plus que modeste et de tous les travaux de ferme qu'ils devaient accomplir, il leur était accordé d'occuper le logement de trois pièces que, du haut de mes huit ans, je voyais comme un palace.