Chapitre 1:

 

Mon expérience avait commencé bien avant, dès le début sans doute mais je n'en avais pas mesuré l'importance. Je n'étais pas allée en maternelle. Une dame m'avait gardée et ce n'est qu'à six ans que je découvris l'école communale. Heureusement à cette époque on n'exigeait pas comme aujourd'hui que les enfants entrent dans des moules bien calibrés. Les enfants n'étaient que des enfants,  considérés comme tels par les adultes sans à prioris défavorable tant que les différences n'affectaient pas le bon déroulement des cours. En classe je ne perturbais pas, je m'asseyais, j'obéïssais, j'écoutais, je m'ennuyais. Pendant les récréations, je m'adossais aux murs et j'observais mes congénères qui jouaient dans la cour.

Les garçons couraient beaucoup, jouaient au ballon, aux osselets ou à tout autre jeu d'adresse que la compétition exigeait. Les filles, le plus souvent en petits groupes, discutaient, jouaient aux grandes, fomentaient des stratégies envers les garçons, soit pour les attirer, soit pour les humilier. D'autres, indifféremment filles ou garçons se grisaient sur le tourniquet, grande roue de charrette intelligemment recyclée par la mairie du village. A l'école, je ne jouais jamais, j'observais. Le soir j'en faisais tout autant en regardant ma mère préparer le repas, tâche qui semblait moins l'intéresser que les copies de ses élèves ou les livres qu'elle reliait. Dans ma famille nous parlions peu.

Je n'étais une enfant qu'auprès de mon amie Nolla, fille de nos voisins dont la propriété agricole recelait des trésors pour les enfants que nous étions. Outre leur demeure, ils possédait une petite maison où ils entreposaient les bidons pour le lait et divers outillages, des hangars pour les tracteurs et autres moissonneuses, une porcherie, un atelier de menuiserie, une étable et bien d'autres terrains qu'ils cultivaient courageusement.

Je passais mon temps dehors, suivant le rythme des activités de cette famille bien plus que de la mienne. Le monde nous appartenait, de ce hameau d'une dizaine de maisons jusqu'aux champs où l'on amenait les vaches en passant par la propriété des cousins de Nolla à quelques deux ou trois kilomètres de là.

Il arrivait souvent que Nolla ne soit pas autorisée à venir s'amuser et son grand-père me le faisait savoir assez sèchement. Lui ne semblait heureux que dans sa menuiserie où il créait de merveilleux objets. Il me laissait pourtant lui tenir compagnie, sans parler, car j'aimais l'odeur du bois et jouer du bout des pieds avec tous les copeaux qui recouvraient le sol de terre battue. Nolla devait souvent rester pour garder son arrière grand-mère devenue impotente. Je riais d'entendre la " mémé" marmonner un patois auquel je ne comprenais rien mais Nolla m'avait appris deux ou trois phrases pour que je puisse lui répondre dans cette langue étrangère. Tout me rendait heureuse . Les humains comme les animaux, la nature, l'espace, le calme, les orages violents et la terre sensuelle qui chantait ses parfums comme une peau après l'amour.

Mes promenades en solitaire m'amenaient le plus souvent dans des recoins qu'à deux nous ne prenions pas le temps d'explorer. C'est ainsi que m'arrêtant pour cueillir des mures à l'arrière de la menuiserie, mon regard fut attiré par quelque chose de doré caché derrière les ronces. Regardant de plus près je pus distinguer de minuscules perles serrées les unes contre les autres, tressées comme un tapis, des perles mauves, roses et nacrées. Je pensais que je venais de découvrir un trésor et ne pus m'empêcher de glisser ma main au travers des épines pour m'en saisir.

J'observais pendant de longues minutes le morceau qui s'était détaché et que je trouvais beau. La partie dorée, je m'en rendais bien compte, était le morceau d'une lettre. Je n'avais jamais ni vu, ni approché ce genre d'objet et pourtant, en une fraction de seconde, je fus glacée d'effroi.

Sans doute était-ce la première fois que perçus qu'"on" m'alertait, qu'on me disait de prendre garde. A moins que ça n'ait été que le signe du ou des esprits que j'avais malencontreusement dérangés en me saisissant d'un morceau de couronne mortuaire ?

Dans les semaines qui suivirent la mort me fit signe par trois fois pourtant...

Chapitre 2:

 

La campagne environnante nous était familière. Nolla et moi partions souvent en promenade à pied ou à bicyclette. Ce que nous appelions la vieille maison contenait des trésors. Nous y trouvions également les vélos. Comme j’étais plus jeune d’un an et moins grande que Nolla, je prenais le petit vélo noir sans freins et elle prenait ce qui avait du être la bicyclette de sa mère. Son garde-boue était maintenu par un seul boulon et frottait dangereusement contre la roue arrière.

Nous aimions par-dessus tout nous laisser entraîner par la pente de l’étroite route menant vers ce que nous croyions être un château mais qui n’était en fait qu’une grosse maison bourgeoise. Ce jour-là je tenais pourtant fermement le guidon quand, pour une raison que j’ignore, celui-ci commença à trembler, d’abord légèrement, la roue oscillant à peine de droite puis de gauche, jusqu’à faire des écarts plus importants pour finalement se retourner d’un coup sur la droite malgré mes efforts désespérés pour maintenir ma direction. Je n’avais pas non plus réussi à diminuer la vitesse inhabituelle que la pente m’avait procurée. Le choc fut violent. Nolla, restée en arrière assez loin, me raconta qu’elle me vit heurter violemment le guidon, puis rebondir dessus pour finalement rouler dans le fossé au pied du vieux muret de pierres.

Je me souviens pourtant m’être aussitôt relevée, tenant mon ventre qui n’était que douleur et plus soucieuse encore de ce qu’il fallait faire pour respirer, capacité qu’il me semblait avoir perdue. Cet instant me parut durer toute une éternité et Nolla, voyant dans mes gestes affolés mes efforts désespérés pour lui demander de l’aide, commença elle aussi à paniquer ne sachant que faire.

Très vite épuisée, je me laissais tomber à plat ventre sur le muret. Aussitôt, une chaleur se répandit à travers tout mon corps et rapidement la douleur disparût. Je reprenais mon souffle, m’appliquant à le maîtriser, ce que je n’avais jamais eu à faire jusque là. Il n’y a que la mort pour nous rappeler ce qu’est précisément la vie.

Inquiète du courroux que j’aurai à subir de la part de mes parents, je réussis à convaincre Nolla que cet incident devrait rester entre nous. Ils n’auraient jamais permis que j’utilise un vélo dépourvu de freins comme ils m’auraient fâchée d’être partie ainsi sans les avertir de mon parcours.

Ayant remis mon guidon à la perpendiculaire de la roue avant, je repris le vélo mais en marchant à son côté. Emue, Nolla en fit autant. Ma mère ne sut rien, et pendant plusieurs semaines je cachais mon ventre qu’un énorme hématome aux couleurs changeantes avait recouvert.

Cet incident n’aurait rien eu d’étrange ni même d’étonnant si j’avais roulé sans tenir mon guidon. La chaleur du muret était sans doute celle du soleil que les pierres avaient retenue même si Nolla ne remarqua rien lorsqu’elle s’assit à mes côtés tandis que nous décidions de ne rien dire plus tard. De même, il est bien connu que la chaleur diminue la douleur même si habituellement l’effet n’en est que progressif.

J’étais dans ma neuvième année et rien dans ma si courte vie, sinon tout puisque j’étais enfant, ne pouvait me paraître anormal car tout ou presque était nouveau dans mon apprentissage. Je bouillonnais de vie et n’avais nullement le désir de m’arrêter pour réfléchir. C’est quand on a le plus de temps devant soi qu’on ne le prend pas pour s’arrêter sur l’essentiel.

J’avais déjà mis de côté la découverte des tombes et j’ignorais encore que la mort se rapprochait. Les évènements pourtant s’enchaînèrent rapidement et me changèrent avant que j’atteigne mes neuf ans…

 

Chapitre 3:

 

 

Malgré l’incident du vélo, ma vie était belle et je n’avais peur de rien.

Pourquoi aurais-je eu peur de quoi que ce soit d’ailleurs ? Mes parents étaient là pour me guider avec leurs recommandations qu’ils délivraient le plus souvent au cours du dîner, pendant deux ou trois minutes solennelles durant lesquelles mon frère et moi nous retenions de pouffer tant nous avions l’habitude de ce rituel qui trahissait l’inquiétude de nos chers adultes. Cette presque cérémonie devint plus solennelle encore lorsque mon père fut plus absent qu’à l’ordinaire. Il avait été muté au loin et ma mère, professeur au lycée, n’avait pas obtenu d’affectation, ce qui l'obligeait à attendre la rentrée scolaire suivante pour rejoindre son mari. Mon père rentrait donc tous les samedis après-midi pour repartir dès le lundi matin. Il nous avait expliqué, à mon frère et moi que nous déménagerions prochainement afin de rejoindre le château. Je m’étais étonnée qu’on en précise la couleur. J’avais demandé à mon père de me confirmer que c’était un « Château roux »

Heureusement il restait mon grand frère dont la présence me rassurait complètement.

Il était pour moi le chevalier courageux qui m’avait sauvée d’un immense danger lorsque, juchée sur le mince rebord de la murette et accrochée au grillage que j’avais enjambé, je fus littéralement pétrifiée, ne pouvant plus ni reculer, ni avancer, ni même repasser de l’autre côté du grillage, en découvrant sur le mur proche de moi, le monstre terrifiant, une faucheuse, fameuse araignée de campagne au corps peu volumineux mais rebondi, dont les pattes très fines lui donnent des allures de cousin plus que d’araignée.

Mais il s’agissait bien d’une araignée et, pour ancestrale que soit cette phobie, je l’avais suffisamment ancrée en moi pour me trouver incapable de la maîtriser.

Mon frère, n’écoutant que son courage, avait lui aussi enjambé le grillage et passant derrière moi, en équilibre précaire sur la fine murette, tentait de me ramener de l’autre côté. Malheureusement, il n’avait pu maintenir à la fois son équilibre et le mien et nous roulâmes tous deux dans le fossé rempli d’orties, duquel je me relevais indemne puisque ce jour-là j’étais vêtue d’un pantalon et d’un sweat-shirt à manches longues, tandis que mon frère, en short et torse-nu se mit rapidement à hurler sous la brûlure des piqûres végétales. Ses cris et ses pleurs étaient si forts qu’il me semblait les ressentir aussi fortement que lui et je m’étais mise à mon tour à pleurer de douleur, celle de ma culpabilité face à la souffrance de mon sauveur. Ce jour-là j’avais réalisé à quel point le courage était puissant et mon frère devînt mon héros.

J’étais donc toute puissante, avec mon jeune âge et armée de tant d’amour et de protection. Nolla elle-même me guidait à sa façon puisque son expérience de la vie dépassait d’un an et demi la mienne et ce n’était pas rien.

De plus, elle connaissait si bien son territoire, la propriété de ses parents, que je la suivais sans hésiter dans toutes les aventures qu’elle proposait.

Ainsi, à peine quelques jours après l’incident du vélo, un après-midi sans doute un peu pluvieux, elle décida que nous irions escalader les bottes de foin dans l’une des granges. J’admirais ses connaissances quant à la différence qu’elle maîtrisait parfaitement entre la paille et le foin, le nom des plantes, des graines, des différentes farines données en complément alimentaire au bétail et son habileté à garder l’équilibre lorsque son père nous amenait sur la remorque, sur le tracteur, sur la semeuse ou sur n’importe lequel des véhicules dont les soubresauts et les bruits de moteur signalaient à la fois la puissance et la dangerosité.

La grange à foin jouxtait la maison de Nolla et la reliait à la vieille maison par une sorte d’étroit préau attenant sous lequel étaient abrités quelques outils plus légers que les engins motorisés.

Ce n’était pas la première fois que nous allions nous construire une cabane dans la grange. A nous deux les bottes de foins étaient rapidement déplacées et agencées de sorte que nous avions des murs figurant soit une chambre, soit une cuisine, soit une salle de jeux.

On accédait à ce paradis par une échelle, que le père et le grand-père de Nolla utilisaient pour monter ou descendre les bottes de foin.

Je pris l’initiative de monter la première. J’atteignais presque la hauteur qui me permettait de voir le début du plancher quand j’entendis un craquement aussitôt suivi du bruit sourd de mon corps tombant à plat dos sur le sol en terre. Je restais quelque secondes allongée, sans bouger, de peur qu’une douleur me signale que je m’étais vraiment fait mal ou, puisque je ne sentais rien, pour m’assurer que j’étais bien toujours en vie.

Nolla qui, pour la seconde fois, avait assisté impuissante à une possible catastrophe se mit cette fois à éclater de rire alors que ses yeux trahissait une envie de pleurer. Je me relevais et riais avec elle de mes prouesses acrobatiques involontaires jusqu’à ce que, suivant son regard qu’elle gardait figé sur quelque chose derrière moi, je me retourne. Là, je vis la faux appuyée au mur, avec son beau tranchant de lame tourné vers le haut et qui aurait pu au minimum me scalper, au pire me décapiter si j’étais tombée entre deux et vingt centimètres

Toutes les deux nous sommes allées regarder le barreau de l’échelle. Il avait rompu en son centre et pourtant n’était pas vermoulu. Nous n’avons pas compris ce qui avait provoqué cela alors que des adultes avaient utilisé l’échelle à maintes reprises sans qu’aucun signe de faiblesse du bois n’apparaisse.

Je me trouvais chanceuse et cet état d’esprit me rendait encore plus forte. Nolla pourtant, trouvait étrange cette suite d’événements plutôt négatifs. Elle réalisait bien mieux que moi ce que serait notre prochain départ et l’imaginer lui causait de la peine. C’est que nous étions bien mieux que deux sœurs puisque ayant chacune nos parents, aucune rivalité quant à leur amour ne venait nous opposer. Elle avait eu peur pour moi et je riais encore. Je ne me rappelle pas si j’avais l’intuition que je perdrais cette innocence quelques temps plus tard, mais je sais que pour quelques semaines encore elle allait donner à ma vie les dernières images d’un monde très joli …

Chapitre 4 :

 

Comme je ne trouvais de plaisir qu'à rester dehors et qu'aucun buisson, aucun fossé, aucun recoin de branchage ou de verdure ne résistait à ma curiosité, ma mère m'avait fait couper les cheveux très courts pour diminuer la corvée d'avoir à me les démêler le soir. Plus qu'une corvée, ce devait être une torture pour ses oreilles tant mes hurlements donnaient la mesure de mon impatience bien plus que d'une réelle douleur.

Pour les mêmes raisons, elle avait également renoncé à me laisser porter des vêtements de fille, peu adaptés à mes activités d'aventurière et réservés à une vie plus civilisée ou tout au moins scolaire. J'étais donc le plus souvent vêtue d'un short et d'un tee-shirt lorsque le temps le permettait.

Ce samedi de juin, Nolla et moi avions décidé de le passer hors de ses terres. Elle réclamait à son tour un peu d'indépendance et de décision. C'était un grand jour, celui des richesses. C'était le jour du boulanger et sa camionnette regorgeait de mille et une sucreries que nous choisissions avec soin, munies d'un extraordinaire pécule  de quelques pièces de cinq, dix et vingt centimes, gracieusement accordé par nos parents qui trouvaient là un bon moyen de ne pas nous entendre nous plaindre pendant tout un après-midi.

Nous choisissions souvent les coquillages au caramel et les grosses pastilles qui ressemblaient à deux hosties collées l'une à l'autre et qui dissimulaient entre elles une poudre pétillante à surprendre les papilles les plus réfractaires. Goûter ce bonbon participait de l'aventure tant nous ignorions à l'avance la saveur et le piquant de cette étrange poudre. Ces jours divins où nous étions les reines puisque riches et libres, nous osions tout et, trônant sur l'imposant rebord de fenêtre de la vieille maison, nous narguions dédaigneusement les filles Perrisson avant de rejoindre ma maison. Elles étaient trois soeurs et habitaient avec leurs parents une ferme en contre-bas du hameau. Etait-ce la situation géographique de leur ferme sur un terrain en pente ou un mauvais entretien du sol, il demeurait évident que leur logis inspirait du dégoût tant la cour était sale, couverte des déjections des vaches qui n'avaient pas d'autre passage et de tous les animaux de la ferme qui, soit empruntaient le même chemin, soit pataugeaient toute la journée sur un sol boueux et repoussant.

La famille Périsson, à l'instar de sa ferme, ne présentait pas beaucoup d'attraits. Le père, petit, sec, avait le visage rougeaud de bien des agriculteurs. Sa démarche saccadée, ses petits yeux rapprochés et sa tête en avant par rapport à son cou, lui conféraient un air de rongeur malfaisant. Sa femme était discrète, visiblement soumise, toujours à l'arrière. Elle avait un visage d'une laideur impressionnante. La deuxième de leur fille avait malheureusement hérité de cette disgrâce peu commune et malgré son jeune âge, sa bouche rouge et pulpeuse qui contrastait avec sa peau laiteuse, elle avait de son père des yeux bien trop petits, et de sa mère cette bouche disproportionnée qui lui donnait un air chevalin. Les deux autres soeurs, pas vraiment laides, avaient une démarche étrange, sans fluidité. Elles faisaient de grands pas, un peu comme le font des militaires mais leurs jambes, toujours raides, partaient trop à gauche ou trop à droite ce qui rendait inefficace l'amplitude de leurs enjambées. Les trois soeurs passaient souvent ensemble et nous nous moquions méchamment d'elles qui n'avaient ni le sou ni la chance, comme nous de savourer tous ces bonbons. Leur pauvreté se voyait à leurs vêtements d'un autre âge, leurs tabliers assortis que nos grand-mères sans doute auraient appréciés, leurs bottes en caoutchouc ou  leurs chaussures hautes, chaussés hiver comme été, gros godillots de cuir probablement inusables et en tout cas appropriés à l'état de leur cour.

Nous ne jouions jamais ensemble bien qu'étant à peu près du même âge. Il faut dire que nos familles se distinguaient socialement. Mes parents fonctionnaires, discrets et affables faisaient partie des rares habitants qui quittaient le village pour se rendre à leur travail en ville. Mon père sans doute, impressionnait d'autant qu'il portait un uniforme. Les parents de Nolla quant à eux, cultivateurs et cultivés maniaient la langue avec dextérité et avaient même créé une petite troupe de théâtre avec quelques amis qui n'étaient pas agriculteurs. Lorsqu'ils ne voulaient pas que leurs enfants comprennent ou participent à leur conversation, ils se mettaient à parler en patois, langue qu'ils interdisaient formellement à leurs enfants sauf lorsqu'il s'agissait de s'adresser à la mémé. Le père de Nolla, par ailleurs adjoint au maire, trouvait inadmissible qu'on ne maîtrise pas le français lorsqu'on exerçait au service public. Or, les filles Périsson ne parlaient que le patois, ce qui leur valait des notes déplorables en classe et des retards impressionnants dans toutes les matières. Le père de toute façon, ne trouvait pas utile qu'une fille allât à l'école au lieu de l'aider, lui, aux travaux de la ferme ou de s'occuper du ménage. Il regrettait surtout de n'avoir pas eu de fils et n'hésitait jamais à garder l'une de ses filles quoi qu'en dise l'éducation nationale dont les courriers restaient sans réponse et pour cause, il était illettré.

Alors nous ne nous aimions pas. Groupe de deux ou groupe de trois, chacune aurait probablement parlé à chacune des autres si elle n'avait soupçonné une possible critique de la part de son camp.

Mon père avait déjà pris ses fonctions à Châteauroux et ne rentrait que le samedi. Il devait arriver dans l'après-midi et Nolla vînt avec moi pour l'attendre à la maison. Ma mère était installée à la table du jardin, préparant ses cours pour la semaine à venir. Souhaitant imiter son attitude sérieuse, Nolla était retournée chez elle pour chercher toutes sortes de papiers et de crayons que sa tante, secrétaire, lui avait donnés. Elle aimait jouer à la secrétaire et j'appréciais un temps de rester tranquille à classer, ranger, écrire, imiter et surtout inventer de petites histoires que je rangeais à l'intérieur des pelures. Le nom et les couleurs diverses de ce papier m'impressionnaient. Nolla en avait beaucoup et bien que cette matière supporte mal qu'on écrive dessus, c'était pourtant ces feuilles, à la fois belles et fragiles, indispensables pourtant sans que j'en sache la raison, qui m'attiraient le plus. Les pelures étaient pour moi le papier le plus mystérieux. J'avais subi un véritable envoûtement pour tout ce qui touchait aux papiers et aux stylos le jour où ma mère, préparant la rentrée m'avait emmenée avec elle dans une papèterie.

Toutefois, rester assise sans bouger, qui plus est sous le regard et l'oreille de ma mère me pesait. La liberté ne s'enseigne pas, on ne l'apprend que seul. Mais Nolla ne se lassait pas des activités qu'elle s'inventait. Elle aimait bien rester chez moi comme moi j'aimais être chez elle.

Très peu de gens, hormis les habitants du hameau et les rares personnes qui se perdaient au carrefour du château, passaient devant notre maison. Ce jour là c'est un piéton que l'on vit apparaître juste après le virage. En fait de piéton il courrait, visiblement pour le plaisir et était vêtu d'un survêtement bleu clair. D'aussi loin nous savions pourtant déjà qu'il s'agissait d'un militaire, habituées à cette couleur particulière jurant sur le kaki de leurs treillis. Ils passaient le plus souvent en petits groupes lorsqu'ils préparaient les manoeuvres ou lorsqu'ils n'avaient pas obtenu de permission.

Celui-ci était tout seul parce qu'il s'était perdu. Pas encore familiarisé avec les environs de la caserne à cinq kilomètres de là, il s'était éloigné plus qu'il ne l'avait cru. Lorsqu'il s'arrêta devant le portail pour demander son chemin, nous ne vîmes aucun inconvénient à nous en approcher  pour l'aider. Après tout il était militaire, comme mon père que nous attendions, et comme lui sans doute une personne digne et courageuse.

Ce n'était qu'un jeune homme d'une vingtaine d'années, mais pour les enfants que nous étions, il était un homme tout simplement, un adulte, une personne que l'on respecte et qu'on écoute. Soucieuses de lui être agréables, nous avons proposé de l'accompagner jusqu'au grand platane, de l'autre côté, un peu après la sortie du hameau. Nous étions deux, Nolla et moi et ma mère n'y vit pas d'inconvéniant en précisant toutefois que nous ne devrions pas aller plus loin. La présence de Nolla la rassurant, elle nous laissa partir. J'étais enchantée. Cette visite annulait d'un coup l'ennui qui commençait à me peser.

C'était une belle journée ensoleillée, le monde s'offrait à moi et j'offrais au monde ma toute puissance enfantine, cette puissance que nous confère la confiance en la vie, la confiance en l'humain, en l'adulte.

J'ignorais que je vivais les dernières minutes de mon enfance...

Chapitre 5 :

 

"Lorsque vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité." Sir Arthur Conan Doyle

Tandis que nous marchions à ses côtés, faisant de grands pas pour ne pas rappeler notre petite taille et par là notre âge, lui regardait droit devant lui comme s'il évitait de croiser nos regards.
Au bout de quelques dizaines de pas, lorsque ma maison ne fut plus en vue, il commença enfin à s'intéresser à nous. Il voulait tout savoir, nos prénoms, nos âges, nos familles, les métiers qu'exerçaient nos pères.
Je ne fus pas peu fière de ce qui me sembla être un avantage, puisqu'il me confirma qu'il était militaire lui aussi, ce qui conféra à notre échange sinon une intimité, du moins une certaine complicité.
Nolla dût le sentir elle aussi et sans doute se trouva t' elle vexée d'être ainsi mise à l'écart et presque ignorée. Dès lors je sentis chez elle un certain agacement. Pourtant il était rare qu'un "grand" s'intéressât à nous de cette façon, elle aurait dû se le rappeler. Habituellement nous étions les gamines, celles dont la parole n'a aucun poids, celles à qui on dit ce qu'il convient de faire, celles qu'on guide et non qu'on suit.
Lui nous suivait pourtant, nous donnant sa confiance, entièrement dépendant de nous puisqu'il était perdu. Nous tournions le dos au soleil. Lorsqu'il ôta sa veste de survêtement parce qu'il avait trop chaud je remarquais ses avant bras dénudés et couverts de dizaines de petits points roux, aussi roux que l'étaient ses cheveux. Son visage, je le verrai plus tard, en était également couvert.
Enfin nous arrivâmes au grand platane ce qui semblât soulager Nolla qui reprenait un peu d'assurance. Cet incident ne ferait pas date car notre brouille n'avait pas duré assez longtemps. Quelqu'un nous avait séparées mais nous le savions l'une et l'autre, rien ne serait jamais assez fort pour parvenir à nous tenir à jamais éloignées. Nolla reprenait ses droits sur moi, puisqu'un peu plus âgée et vivant dans son milieu. Les premiers champs d'ailleurs, tout autour du platane, appartenaient à ses parents.
Il n'avait plus qu'à suivre le chemin tout droit lui expliqua Nolla. A travers champs, il rejoindrait ainsi la route nationale et saurait se repérer pour atteindre la caserne.
Mais il semblât peu décidé, tout à coup, à briser notre trio. Il prétendit avoir tout le temps qu'il souhaitait, qu'il était fatigué d'avoir déjà parcouru autant de kilomètres et surtout qu'il nous trouvait toutes deux fort sympathiques. Il nous proposa de rester un peu en sa compagnie, ici, près du platane, se vantant de connaître plein de jeux auxquels sans doute personne ne nous avaient encore initiées. Mais Nolla s'impatientait de plus en plus. Elle voyait mon enchantement à l'idée de rester, de jouer avec lui, lui le grand qui ne nous ignorait pas et plus encore nous donnait la première place.
C'était inespéré. Jamais nos frères aînés ne nous avaient traitées ainsi. Ils avaient au contraire un plaisir évident à nous humilier, nous les gamines, arguant de leur virilité naissante de pré -adolescents. Nolla d'ailleurs ne passait pas une journée sans maudire son grand frère. Le mien ne participait pas directement aux humiliations, mais je lui en voulais secrètement de ne pas s'interposer quand le frère de Nolla passant près d'elle lui tirait les cheveux ou lui donnait un coup de pied qui se voulait discret. En général, elle répliquait et j'attendais que cesse la bagarre n'étant pas de taille à intervenir. Ils étaient parfois si violents entre eux que j'allais quérir leur mère. Je ne comprenais pas cette haine alors qu'il y avait entre mon frère et moi une indifférence toute cordiale le plus souvent et un amour sincère lorsque l'un ou l'autre se trouvait dans la peine.
Ce grand-là, sans doute, était gentil comme mon frère et plus intéressant encore puisqu'il voulait passer du temps auprès de nous. Mais Nolla ne partageait pas mes impressions. Elle se faisait de plus en plus impatiente et dit qu'elle ne resterait pas, prétextant une soif aussi soudaine qu'insupportable. Je restais interloquée devant un mensonge aussi flagrant de la part de mon amie qui m'avait habituée à plus de finesse. C'était d'ailleurs toujours par elle que passaient les autorisations parentales dont nous avions besoin. Je décidais donc de rester jouer un peu tandis que Nolla partit d'un pas si décidé que je le pris pour de la colère.

Il regardait les champs autour de nous et me proposa d'aller jouer dans l'un d'eux. Mais je m'inquiétais de savoir à quoi quelqu'un comme lui, quelqu'un de son âge pouvait bien aimer jouer. Il me demanda alors si j'aimerais qu'il me montrât le sport que pratiquent les militaires. J'étais ravie de cette proposition, impatiente, excitée, m'imaginant pouvoir ensuite passer du temps avec mon papa puisque j'aurais enfin un sujet en commun avec lui alors que jusque-là il n'avait partagé que les jeux de mon frère.
Il passa prestement en sautant par-dessus les barbelés et me prit sous les bras me soulevant de terre pour que je le rejoigne. Il m'avait fait voler dans l'air et ma joie se voyait. Prévenant, il étala sa veste sur le sol et me fit m'y allonger sur le dos pour me dit-il, commencer l'indispensable échauffement. Puis, tel un professeur appliqué, il me fit plier les genoux, posant délicatement mes pieds bien à plat sur le sol et se recula pour mieux voir si j'avais la bonne position.
Il estima que ça ne pouvait pas aller parce que mon short serrait trop. Il était indispensable que je l'enlève et, pour que ce soit encore plus efficace, je n'avais qu'à ôter aussi ma petite culotte. C'était pour la bonne cause, pour le vrai sport, pour faire vraiment comme à l'armée et il allait m'apprendre ce qu'aucune autre petite fille de mon âge n'apprendrait jamais puisque c'était secret et réservé aux militaires. J'avais vraiment envie d'apprendre ce sport, d'être initiée.
A t' on jamais le choix de refuser un privilège ?
De moi-même je m’allongeais à nouveau, à demi dévêtue, sur la veste qu’il avait pris soin de replacer et d’étaler au mieux. Je mis mes pieds bien à plat et pliais mes jambes pour bien montrer que j’avais déjà intégré cette partie de l’exercice. Il allait pouvoir m’expliquer la suite ! Pourtant il resta muet mais se mit à genoux juste devant mes pieds et de ses deux mains il écarta mes cuisses.
C’est lorsqu’il avança son visage vers mon entrecuisses que je pus constater le nombre impressionnant de ses taches de rousseur…

chapitre 6

Je ne comprenais pas ce qui se passait. Lorsque je sentis l'humidité et l'appui de sa bouche, de sa langue en mouvement qui semblait vouloir fouiller un improbable endroit, je me mis à regarder le ciel, le plus loin, le plus haut possible, au delà même du bleu dont je me demandais soudain d'où il pouvait venir, qui l'avait peint. Mais je cessais bien vite de me projeter aussi loin pensant que ses mouvements occulaires, cette concentration inhabituelle avait pu créer la nausée que je sentais monter du fond de ma gorge.

Je ne comprenais pas, ou je comprenais trop qu'il y avait là quelque chose de faux, de malsain, de mal sans pouvoir l'affirmer, sans même pouvoir bouger d'un pouce. J'étais inquiète, sans savoir de quoi et mon inquiétude grandissait se nourissant de l'ignorance des choses. Une petite brise vint caresser mon front et il me sembla entendre quelqu'un qui m'appelait. Je ne l'avais pas imaginé, c'était bien mon nom qu'on criait d'assez loin encore, mais c'était la voix de mon père et je le lui dis. Soudain il se releva et dans sa précipitation quelque chose de brillant tomba de sa poche. Je le vis se baisser pour ramasser l'objet alors que je me rhabillais et le regardais, heureuse que l'exercice s'arrête là car je n'avais finalement trouvé aucun intérêt à la pratique d' un "sport" de grand. Il referma son opinel en me jetant un regard sombre tandis que la voix de mon père semblait se faire plus proche mais plus rageuse aussi. Sans un mot, il détala à l'autre bout du champ et je restais à guetter le prochain appel pour enfin répondre de ma petite voix en espérant qu'on m'entendrait.

Une deuxième voix, plus jeune faisait écho à celle de mon père. C'était Nolla qui l'avait accompagné. Tous deux enfin furent au bord du champ de l'autre côté de la grande barrière de bois qu'une chaîne gardait close. Je les rejoignis en courant au milieu des grandes herbes et des brins d'orge survivants d'anciennes récoltes, étonnée que mon père soit là pour me chercher, lui qui d'habitude avait si peu de temps à m'accorder. Il était en colère et ses sourcils froncés ne m'empéchèrent cependant pas d'apercevoir les larmes qu'il avait dans les yeux. Tout en m'attrapant pour me faire passer de l'autre côté il regardait au loin et me demanda sur un ton violent où "il" était parti. Je lui indiquais la direction. Il scruta quelques instants l'horizon, sa vision semblant traverser la végétation pour atteindre ce que mentalement il avait deviné. "Je sais où je vais le coincer ce salaud" s'exclama t'il tandis que j'intérogeais Nolla du regard. Mais elle ne me répondit que par un air navré.

Je ne compris pas non plus que mon père nous saisisse presque violemment chacune par un poignet pour nous entraîner rapidement vers la voiture qu'il avait abandonnée au carrefour à l'ombre du grand platane. La nouvelle façon que mon père avait de conduire était étonnante et même un peu grisante. Les virages me donnaient envie de rire, mais le silence des occupants m'inquiétait aussi. Lorsque nous sommes arrivés devant la caserne, mon père dessendit de la voiture et parla quelques secondes au planton qui gardait l'entrée. Rapidement il nous fut possible de rentrer dans l'imposante cour mais Nolla et moi devions rester dans la voiture. Des hommes en uniforme avaient rejoint mon père et après le salut réglementaire, je remarquais que tous prenaient des visages graves. Nous fûmes ensuite conduites dans l'un des bureaux du rez-de-chaussée, bientôt entourées de plusieurs militaires. L'endroit sentait le cuir, la cigarette et le cirage particulier que mon père utilisait aussi pour l'entretien de son matériel d'équitation. Les uniformes étaient tous kakis, et certains des hommes otaient leur képi en entrant. D'autres n'avaient pas de couvre-chef mais L'un amena deux chaises  tandis qu'un autre tenait contre lui un dossier cartonné.

Petit à petit les images et les couleurs s'estompaient. Le bleu et le kaki devenaient trop pâles pour que je les distingue. La violence des bruits, d'une chaise bousculée peut-être, glissant sur un lino usé pour ensuite rebondir sur une armoire métalique, la violence aussi qui rendait la voix de mon père presque méconnaissable, tout se mélangeait et bientôt je ne percevais plus les mots, les sons, ni les couleurs. Les visages eux-mêmes ont fini par s'effacer. Un étrange phénomène m'avait rendue apparemment sourde et aveugle. Seules les odeurs atteignaient encore ma mémoire mais bientôt elles aussi resteraient à l'extérieur de la "cloche de verre", que personne n'a jamais vue car seuls ceux qu'elle retient prisonniers savent qu'elle existe vraiment.

Je repris mes esprits dans la voiture à l'approche de la maison. ©

Chapitre 7

Ma mère avait les yeux rougis par les larmes. Le chagrin et la colère avaient mené  un terrible combat contre une apparente solidité qu'elle tentait pourtant d'afficher encore. Sans doute avait-elle eu aussi à subir les reproches acerbes de mon père quant à sa négligence.

On ne saura jamais mesurer la culpabilité d'une mère.

Elle avait préparé le repas, malgré tout, pour nier l'impensable et repousser l'horreur, abri douillet du monde primitif et éternel, nourrir pour faire vivre, nourrir pour empêcher de mourir.

Mon frère, ce soir là, resta à ses côtés, presque collé à elle, tandis que pour la première fois je remarquais le lugubre grincement du portail que notre mère ouvrait, fébrile et décidée à la fois, afin de rassembler les membres pitoyables d'une famille bouleversée.

Il y eut tout au long du repas des silences si lourds que je crus être happée par le bois de ma chaise. Ils ne voulaient pas me parler, ils m'en voulaient pensais-je pour toute l'inquiétude que j'avais provoquée. C'est égoïste un enfant qui court vers son devenir. Jamais il ne se retourne pour regarder ceux qu'il oublie en chemin.

J'avais peur de les avoir perdus, peur d'avoir perdu leur amour. Ils étaient tous si différents, si froids et distants ce soir. Seule la nourriture nous rassemblait et m'apaisait car elle était l'unique activité que je pouvais partager avec ma famille. J'ai préféré reprendre encore des pâtes pour rester là et cette chaleur dans mon ventre m'autorisait  un peu oublier à la sensation de froid et de nausée qui ne m'avait pas quittée depuis l'exercice de "sport".

J’étais épuisée, inquiète, sursautant à la moindre parole prononcée sèchement ou au contraire chuchotée. Je cherchais dans le regard de mes parents les signes pour comprendre mais ils fuyaient le mien.

Pour la première fois je sentis ma toute puissance décroître au moment où elle se heurtait à d’immenses parois qui, si j’en avais eu le vocabulaire ou déjà une moindre notion, ce seraient nommées "solitude". On m'envoya me doucher puis me coucher et ma mère m'assura qu'elle viendrait m'embrasser.

Malgré la chaleur de l'eau ruisselant sur ma peau je sentais encore cette boule froide qui irradiait dans ma poitrine. Rien, ce soir-là, ne la fit disparaître. Je l'oubliais seulement un temps, prêtant attention au ton des voix de mes parents qui se parlaient sèchement.

Durant la nuit j'ai cru voir des ombres sur les murs de ma chambre. Les ombres bougeaient, couraient, glissaient des murs jusqu'au plafond. J'étais effrayée, paniquée. Je voulais crier, appeler à l'aide, mais aucun son ne sortait de ma bouche. Les monstres sur les murs voulaient ma mort, je le savais et la peur était leur arme. Ils avaient presque gagné, je sentais le malaise m'affaiblir, ma respiration devenir difficile, la pénombre céder à la nuit, quand j'entendis une voix dans ma tête qui doucement me parlait.

A ce moment enfin, j'ai réussi non à crier mais à pleurer, toute la tension et la peur ressortant de mon corps à travers les larmes et mes sanglots me soulager comme on peut vomir un poison.

Ma mère avait peut-être entendu mon chagrin lorsque, inquiète, elle entra dans ma chambre. Elle voulait me rassurer mais elle savait qu'elle n'y parviendrait pas, je le lus dans ses yeux. Elle déposa un baiser sur mon front, puis sur mon cou comme je l'aimais, sans dire un mot.

Au moment où elle s'apprêtait à sortir de ma chambre je voulus l'appeler pour lui demander ce que signifiait la phrase qui tournait dans ma tête comme une comptine, mais à ses traits fatigués je décidais de me taire.

J'étais calmée enfin, presque rassérénée, bercée par des mots dont j'ignorais la provenance et le sens à leur donner : "Ici commence le chemin, ici commence le chemin, ici...."

Je me suis endormie...

 

Chapitre 8:
Les choses et les jours avaient repris leur cours et ma mère avait retrouvé le sourire. Jamais il ne fut question du "militaire", du moins devant moi. Un week-end, mon oncle vînt à la maison accompagné de son fils Antoine. Ma tante, enceinte de son quatrième enfant et souffrant de cette grossesse tardive resta chez eux avec ses deux filles. Notre cousin, mon frère et moi n'avions eu que de trop rares moments ensemble pour vraiment nous considérer de la même famille.
Pourtant, cette fois-ci il resta à la maison lorsque son père rentra chez eux en Charente.
Il avait bien quatre ans de plus que mon grand-frère et il nous fit sentir immédiatement, que rien ne saurait nous lier, rien si ce n'était cette supériorité numérale qu'il comptait bien nous asséner sous une forme ou sous une autre, à travers des ordres auxquels nous ne pourrions qu'obtempérer ou bien encore des coups dans le cas contraire.
Très vite j'eus Antoine en horreur.
Il se prenait pour le petit chef, se mettait en permanence en avance, tentant de retenir toute l'attention de nos parents par ses conversations qu'il pensait être déjà celles d'un adulte ou en accompagnant mon père dans un grand nombre de ses activités de loisir comme la chasse, que mon frère n'appréciait guère, lui qui s'imaginait déjà qu'un jour il pourrait être vétérinaire.
L'été s'était emparé de la nature avec une vitesse impressionnante.
La sécheresse menaçait, les herbes jaunissaient, perdaient leur densité et leur beauté, laissant une poussière noirâtre sur tout objet inerte alors que les hommes et les animaux faisaient mine de l'ignorer par des gestes plus saccadés, des ruades, des instants d'excitation soudaine qui semblaient les surprendre eux-mêmes.
Tous s'accélérait, s'intensifiait, les gestes, la parole, comme les coups de fatigue ou les silences. Les orages éclataient avec violence provoquant peurs et agressivités chez tous les êtres un peu fragiles ou dépendants.
Je faisais partie de ces derniers et je rageais de me voir interdire une visite chez Nolla par mon cousin sous prétexte que, mes parents étant absents, c'était lui alors qui commandait. Je pestais de savoir mon amie seule chez elle, empêchée de venir me voir par l'aide que ses parents partis aux champs ou aux étables, exigeaient qu'elle leur apporte.
L'arrière grand-mère ne pouvait plus rester seule dans la maison. Il y avait longtemps qu'elle était grabataire mais depuis peu elle se montrait rebelle, agressive et manipulatrice. Depuis le jour où, probablement au prix de diaboliques contorsions , elle avait renversé son pot de chambre, les parents de Nolla s'étaient organisés afin qu'il y ait toujours quelqu'un dans la maison, chacun se devant de participer à cette nouvelle contrainte. Nolla faisait contre fortune bon coeur, préférant l'obligation de cette surveillance à la découverte et au nettoyage des possibles rébellions et salissures de son arrière grand-mère. Le seul soulagement qu'elle apportait à la douleur de sa frustration était dans les insultes qu'elle assénait à voix haute à la mémé dont la surdité ne faisait aucun doute, en prenant garde toutefois qu'elle ne vit rien dans son regard qu'elle doublait avec attention de sourires hypocrites.
Puis sa colère passait. En s'approchant tout doucement du lit de la vieille femme, en s'asseyant sans même un bruissement du tissu sur le bord de l'édredon, Nolla regardait son arrière grand mère dans les yeux, si bleus, si clairs, si jeunes et pétillants depuis que sa mémoire l'avait ramenée à ses années d'enfant. Nolla la relevait à l'aide d'un coussin et doucement lui brossait les cheveux, plus gris que blancs, un peu jaunis par endroits, moins épais qu'autrefois. Souvent elle caressait la joue parcheminée et pourtant douce encore et puis elle posait un baiser furtif qui provoquait une étincelle de joie dans les yeux de la mémé. Peut être n'étaient elles dans ce moments que deux enfants dont l'une simplement avait le corps vieilli par les années mais le coeur intact de l'innoncence.
Cependant, les heures et les journées que nous passions sans nous voir, nous paraissaient à l'une comme à l'autre beaucoup trop longues et ennuyeuses. Je n'avais pas le goût de partir seule à l'aventure à travers champs, d'ailleurs on ne m'aurait certainement pas autorisée à le faire. La nature me plaisait, chantait, vibrait mais elle ne riait pas avec moi aussi fort que le faisait Nolla. Mon unique requette, mon seul désir était de la rejoindre et pourtant on continuait de m'opposer une fin de non recevoir sans qu'aucune raison me soit fournie.
Lorsque l'orage menaçait j'allais dans le seul endroit qui m'était autorisé, le jardin. Je regardais tous les gris combattre le bleu du ciel, l'envahir d'un côté puis de tous bords pour finir par l'étouffer et le faire disparaître.
Les gris gonflaient, emplissaient tout l'espace, se réunissaient en rangs serrés. Ils étaient pratiquement devenus noirs quand la victoire tonnait dans un fracas assourdissant orné d'éclairs que je prenais pour des éclats de rire divins.
J'attendais, que les heures passent, captivée par le spectacle du ciel, me mêlant à la danse des nuages en dansant à mon tour, bras écartés, sous les grosses gouttes d'eau qui semblaient vouloir me laver et m'apaiser.
Mais la petite voix me rappelait que je devais rester vigilante, que l'inquiétude qui s'était insinuée depuis peu, si elle rongeait ma confiance, n'en était pas moins la seule protection contre les épreuves à venir.
"Ici commençait le chemin" mais on m'empêchait d'avancer !

Chapitre  9
 

Après l'orage tout semblait plus apaisé. La mémé elle-même se laissait faire et paraissait ne plus vouloir refaire des siennes. Elle souriait, picorait à nouveau les quelques légumes écrasés que la mère de Nolla lui préparait.
Le plus gros des travaux des champs étant faits, cette dernière se trouvait maintenant plus présente à la maison et Nolla avait de nouveau la possibilité de reprendre sa vie d'enfant et ses jeux avec moi.

Mais nous devions rester au plus près des maisons du hameau.
Alors nous passions de maison en maison, curieuses de tout et de tous et il me semblait voyager dans le temps chaque fois que Nolla décidait que nous passerions à la maison d'Aimé et Louise.
Leur deux prénoms n'allaient qu'ensemble. Jamais nous n'aurions pu imaginer Louise sans Aimé, ni Aimé sans Louise.
Ils étaient à mes yeux bien plus qu'à un âge avancé, ils étaient d'un autre âge !  Sans doute cela venait-il autant de leur vieillesse visible que  de leur mode de vie ou bien encore de l'aspect de leur maison qui n'avait jamais vu la moindre décoration, ni de couleur ni d'un quelconque effort de modernisation depuis sa construction qui pouvait aussi bien remonter  à une bonne centaine d'année. La terre battue du sol des deux pièces était devenue aussi compacte qu’un matériau compressé et les murs couverts de chaux avaient pris un ton grisâtre que seul le reflet des flammes dans la cheminée égayaient inégalement.

Je ne comprenais jamais ce que disait Louise. J’étais suspendue au son de sa voix rauque et saccadée. Elle inspirait de l’air entre chaque mot et expirait autant de fois avec un son grave et nasillard. Son vocabulaire essentiellement en patois et sa respiration si étrange aurait pu m’effrayer mais je percevais en elle des intentions emplies d’affection. Peu d’enfants du hameau lui rendaient visite et sa joie à nous voir se traduisait toujours par une gourmandise de son choix. Ainsi je comprenais qu’elle m’offrait quelque chose quand elle me disait : « v’tu une graissaille ma drôlasse ? » mais je ne savais quoi répondre tant ce langage m’était étranger.

Nolla voyant mon air interrogateur traduisait : « elle te demande si tu veux une tartine » mais une tartine de quoi demandais-je ? De rillettes ou de pâté, c’était ça une « graissaille », du pain tartiné d’un corps gras, le goûté campagnard par excellence. Elle frottait alors ses mains séchées et abimées sur son tablier gris qui cachait une tenue noire le plus souvent et ses éternels collants de laine grise. Nous n’entrions pas dans la maison malgré l’accueil chaleureux de Louise. C’est sur le palier qu’elle nous amenait nos tartines puis elle reprenait ses travaux ménagers à l’intérieur de la sombre masure, disparaissant presque de notre vue tant la lumière était rare. Sur l'imposante cuisinière ancienne trônait une grosse cocotte en fonte où mijotait chaque jour une soupe au lard.

 

Aimé passait peu de temps chez lui préférant le jardinage sur l’un des terrains que lui prêtaient les parent de Nolla, moyennant un accord entre eux lui permettant de prélever, autant qu'il le souhaitait, des légumes qu’il y cultivait. Il mettait ses outils dans une vieille brouette qui, sans qu’il l’ait souhaité et par un couinement aussi aigu de désagréable, annonçait sa venue, tranquille, bien avant le virage. Aimé avait une stature impressionnante que son éternel chapeau de paille accentuait encore. Ses vêtements étaient toujours les mêmes, une salopette bleu de travail, une chemise à carreaux, parfois une grosse veste en laine grise du même fil que les collants de Louise et des sabots de bois par dessus de grosses chaussettes de couleur sombre.

Aimé ne parlait pas. Il saluait d’un mouvement de tête lorsqu’il croisait un adulte et ignorait le plus souvent les enfants qu'il semblait ne pas voir.

Aimé et Louise n’avaient pas d’enfants et pour cause : ils étaient frère et sœur.

 


Chapître 10.

Le temps ne me paraissait jamais trop long et j’ignorais l’ennui. Nolla trouvait toujours de nouvelles activités, de nouveaux voyages, de nouvelles découvertes. Les surprises étaient ce qu’elle affectionnait le plus surtout lorsque c’était elle qui les décidait.

Nous n’allions pas souvent au delà des premiers champs qui entouraient le hameau. La seule exception qui nous valait l’autorisation des parents était lorsque nous décidions de rendre visite aux grands parents maternels de Nolla qui demeuraient à quatre kilomètres de là, à la métairie.

J’ignorais alors le sens de tant de mots que rien ne m’étonnait ni ne me posait question. Il me suffisait de savoir qu’ils étaient métayers à la métairie et tout me semblait aller de soi.

Nous devions aller à bicyclette pour profiter du temps et surtout être à l’heure pour le retour car Nolla était sans cesse en charge d’une activité domestique en fin d’après midi. J’avais décidé que mon petit vélo n’était plus adapté à ma vie alors que  le vélo noir, bien qu'il eut déjà failli me coûter la vie, me paraissait  plus approprié à ce « long » périple, du fait de ces grandes roues et surtout parce qu’il était le seul qui me permit de suivre Nolla sans qu’elle me laissât trop en arrière. C’est que ces dix huit mois de plus que moi lui conféraient et une taille plus importante et le droit désormais d’utiliser un vélo de femme, celui de sa mère.

Le seul inconvénient était l’absence totale de freins mais quel besoin de frein quand les côtes succèdent aux pentes et que l’on sait où l’on doit stopper ? Il suffisait d’anticiper et au besoin de freiner avec les pieds.

 La vitesse de la première grande pente nous grisait à chaque fois. Elle était suffisamment longue et douce pour que nous soyons chaque fois surprise de parcourir une si longue distance sans le moindre coup de pédale.

Après la pente venait une côte ardue mais assez brève que la vitesse acquise et l’enthousiasme nous permettaient de gravir promptement et sans aucune souffrance. Ensuite la route redevenait pratiquement plate jusqu’au premier virage où un groupe de chênes semblaient s’être donné rendez vous. En réalité, ils  cachaient aux yeux de qui, ignorant l’endroit, serait passé trop vite, un immense portail de fer forgé, celui du "château".

Il nous fallait attendre le deuxième et dernier virage pour que la route décline un peu et nous amène jusqu'au chemin pavé de la métairie dont la cour me paraissait si immense et prometteuse d'aventures que je m'étonnais chaque fois que cet endroit ne fut occupé que par le seul couple des grands parents de Nolla.

Le hangar abritait plusieurs engins de taille diverses. La moissonneuse-batteuse, neuve et d'un joli vert m'impressionnait par sa taille et la complexité de son appareillage. Un tracteur de belle taille, crême et orange, tenait fièrement son flanc gauche et deux grandes r